Lettre ouverte à Messieurs Chirac et Jospin
Le 12 avril 2000
Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre,
Nous sommes médecins et, à ce titre, nous avons le devoir d'assurer aux malades hospitalisés dans nos services tous les soins de qualité que leur état nécessite et la responsabilité de leur garantir la sécurité sur laquelle ils sont en droit de compter. Mais aujourdhui les moyens qui nous sont alloués ne nous permettent plus d'assurer toujours cette sécurité. C'est pourquoi nous avons pris la décision de nous adresser à vous, comme responsables de la politique de la France en matière de santé.
Pendant des années, nous avons, à la demande des autorités administratives, réduit autant qu'il était possible les dépenses de nos services, mais aujourdhui nous sommes contraints de vous dire qu'il n'est plus possible de laisser perdurer l'insuffisance de moyens constatée actuellement dans les hôpitaux, sans mettre nos malades en danger et sans leur enlever des chances de guérison.
II nous est dit qu'il faut réduire les moyens des hôpitaux de Paris, en particulier ceux de l'Assistance Publique de Paris, pour financer les autres hôpitaux d'lle-de-France, qui eux-mêmes devraient contribuer à l'amélioration des hôpitaux de province. Mais en fait, nous constatons que tous les CHU, a Paris comme en province, se débattent dans les pires difficultés et que les hôpitaux de proximité ferment les uns après les autres.
La situation de nombreux hôpitaux est devenue ingérable : le personnel en nombre insuffisant est surchargé de travail, les malades sont souvent contraints d'attendre des heures dans les services d'urgence, des patients atteints de pathologies graves ne peuvent être hospitalisés faute de lits, et des dizaines de patients sont parfois renvoyés lorsqu'ils se présentent en consultation.
Devant la montée du mécontentement, Madame la Ministre de l'emploi et de la solidarité a décidé d'allouer aux hôpitaux une somme de 10 milliards pour les trois prochaines années, mais cette somme, qui peut paraître importante, ne représente en réalité que 4 jours de fonctionnement de l'ensemble des hôpitaux français, cest-à-dire environ 1 % de leur budget. Cette somme est à l'évidence incapable de résoudre les problèmes majeurs qui se posent.
En tant que médecins, nous n'avons pas vocation à intervenir plus que d'autres dans les affaires publiques de notre pays. Si nous le faisons aujourd'hui, quelles que soient les opinions politiques de chacun d'entre nous, c'est parce que la conscience aiguë des devoirs qui sont les nôtres vis à vis des malades nous dicte cette conduite. Nous ne pouvons plus accepter de nous taire sur une situation qui nous obligerait à faire des choix entre les malades, à renoncer a certains examens jugés trop coûteux et pourtant indispensables, et à prescrire, pour des raisons d'économie, des traitements moins efficaces.
En tant que médecins, nous considérons que le droit d'être soigné dans les meilleures conditions est un droit inaliénable de tout être humain et nous ne pouvons admettre que l'inégalité devant la maladie devienne un état de fait dans les hôpitaux français, comme cest déjà le cas dans certains pays, pourtant hier cités en exemple. Nous revendiquons l'honneur et réclamons les moyens de mettre nos connaissances au service du droit de chacun à être soigné en fonction des données scientifiques les plus récentes.
Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, de par vos hautes fonctions, c'est vous qui avez en charge la santé des Français. C'est pourquoi nous considérons que votre responsabilité se trouverait engagée vis-à-vis des malades qui ne pourraient, faute de moyens, bénéficier des soins justifiés par leur état et nous vous demandons solennellement d'intervenir pour qu'avant qu'il ne soit trop tard, soit rétablie la qualité de notre système hospitalier, qui a été dans un passé encore récent parmi les meilleurs.
Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, l'expression de notre très haute considération.
Premiers signataires (Praticiens et Professeurs des hôpitaux) : Pr M. C. Aumont (Bichat), Pr P. Bernard (Reims), Pr A. Bizien (G. Clémenceau), Pr F. Bricaire (Pitié-Salpétrière), Dr J. L. Chabernaud (A. Béclère), Pr J. M. Chevallier (Boucicaut), Pr B. Christophorov (Cochin), Dr D. Constantini (Corbeil), Pr M. T. Cousin (Paris), Dr P. Debat (P. Brousse), Dr N. Delepine (Avicenne), Dr S. Deplus (St-Louis), Dr F. Driss (Bicêtre), Dr M. Eliaszewicz (Broussais), Dr T. Emin (Joigny), Pr J. P. Escande (Cochin), Pr J. N. Fabiani (Broussais), Dr A. Faye (R. Poincaré), Dr M. Fèvre (St-Antoine), Pr C. Frances (Pitié-Salpétrière), Dr F. Gagnadoux (St-Antoine), Dr J. L. Gaillard (J. Verdier), Pr M. Galliot-Guilley (Fernand Widal), Dr F. Giraud (St-Antoine), Pr B. Golse (St-Vincent-de-Paul), Pr F. Guérin (Paris), Pr J. Hamza (St-Vincent-de-Paul), Dr M. Janier (St-Louis), Pr M. Krulik (St-Antoine), Dr M. Lagier (Tours), Pr J. M. Launay (Lariboisière), Pr B. Le Beau (St-Antoine), Dr M. Le Bideau (St-Nazaire), Dr J. B. Leblond (G. Clémenceau), Pr P. Le Goff (Brest), Dr C. Lesouple (Guérer), Pr D. Loisance (H. Mondor), Dr J. M. Matrand (Joigny), Dr F. Meier (L. Mourier), Pr D. Mellière (H. Mondor), Pr P. Morel (Saint-Louis), Pr J. L Moretti (Avicenne), Dr F. Paraire (R. Poincaré), Dr A. Picard (R. Poincaré), Pr G. Ponsot (St-Vincent de Paul), Dr N. Ramponi (Tours), Dr P. Rivière (Paris), Dr M. Rojas (Neuilly), Pr J. C. Roujeau (H. Mondor), Pr J. C. Soulé (L. Mourier), Pr A. Taïeb (Bordeaux), Dr T. Urban (St-Antoine), Pr C. Vallée (R. Poincaré), Dr P. Vienot (Lons-le-Saunier), Dr J. P. Vignat (Lyon), Dr A. Yelnik (F. Widal)